Séminaire académique : Prévention de la radicalisation des jeunes.

, par Valérie Marchand

Séminaire académique : Prévention de la radicalisation des jeunes, compte rendu rédigé par Pascal Levoyer.

Le mardi 4 octobre s’est tenue en présence de Monsieur le Recteur de l’académie de Versailles un second séminaire sur la Prévention de la radicalisation des jeunes au Lycée militaire de Saint-Cyr l’École. Amélie ROUGIÉ, chargée d’études en sociologie cognitive et des croyances à l’université Paris 7 Diderot est venue animer une conférence sur « Les théories du complot : en comprendre les mécanismes et les combattre ». En voici un rapide compte-rendu.
A) Introduction de Monsieur le Recteur :
Dans son discours d’introduction, Monsieur le Recteur a tenu à nous rappeler que dans l’académie de Versailles 160 jeunes ont fait l’objet d’un signalement aux autorités préfectorales pour radicalisation. Ces jeunes, majoritairement des lycéens sont issus de toutes les catégories sociales et se retrouvent sur tous les territoires. Dans ces conditions, la prévention par l’éducation est naturellement essentielle, et la transmission des valeurs de la République doit être une priorité de l’école. La formation de la personne et du citoyen doit par conséquent mobiliser tous les parcours éducatifs et ne pas être restreinte au seul cadre de l’EMC.
Monsieur le Recteur a ensuite particulièrement insisté sur la nécessité de développer l’esprit critique des élèves afin de leur permettre de distinguer entre savoir et croyance, ou entre vérité et vraisemblance. Les théories du complot sont en effet des outils efficaces, utilisés sur l’internet par des rabatteurs, pour recruter des jeunes dans les filières jihadistes.
Pour conclure, Monsieur le Recteur a souligné que l’accompagnement des élèves était aussi nécessaire que les dispositifs de repérage et de signalement, et qu’il convenait de permettre à nos élèves « d’acquérir des dispositions à comprendre » davantage peut-être que des savoirs ou des recettes.
B) La conférence de madame Amélie Rougié :
Pour introduire sa conférence, madame Rougié indique qu’elle s’attachera surtout à décrire l’univers mental complotiste. Elle a ensuite présenté le déroulement de son exposé autour de 4 questions :
I. Pourquoi l’internet renforce-t-il les théories du complot ?
II. Quel est l’univers mental et social du complotisme ?
III. Pourquoi les récits alternatifs sont-ils si attrayants pour les jeunes ?
IV. Comment réagir aux théories du complot ?

I) L’internet a complètement bouleversé le marché de l’information, d’une part en offrant une capacité de stockage sans précédent, d’autre part en dérégulant l’accès à ce marché puisque pour pouvoir s’exprimer il n’est pas nécessaire de devoir respecter certains codes de la parole publique, comme le font par exemple les journalistes.
Dès lors Amélie Rougié peut montrer comment se développent ce qu’elle nomme des « millefeuilles argumentatifs », autrement dit des agencements d’éléments disparates, d’indices divers, favorisant une rhétorique de l’insinuation, du doute ou du soupçon. Cette pratique est d’autant plus efficace que l’on constate une surreprésentation des individus complotistes sur l’internet — rarement contredits par les experts — qui auront particulièrement une influence sur les personnes indécises. C’est ainsi que peuvent se constituer des ilots cognitifs qui permettent d’amplifier ce que madame Rougié nomme « le biais de confirmation » qui encourage une chasse ludique et en réseau de tous les éléments bizarres ou étranges qui seront autant d’indices qui viendront s’accumuler pour toujours confirmer (mais jamais infirmer) la théorie complotiste avancée. Le processus se trouve être par ailleurs consolidé par un phénomène de résistance à l’effet de saturation. La diffusion désormais extraordinairement rapide de l’information ne permet plus en effet de sélectionner dans le temps les événements, et ainsi de mettre en quelque sorte un terme naturel à la diffusion des rumeurs.
II) Mais c’est surtout à l’univers social et mental du complotisme que madame Rougié a consacré la plus grande partie de sa conférence.
1) Reprenant les travaux du politologue Michael Barkun, l’intervenante commence par distinguer trois grands types de conspirationnisme. D’abord un superconspirationnisme qui est en général lié à des croyances que l’on considèrera comme plus ou moins irrationnelles (le surnaturel, par exemple). Ensuite un conspirationnisme d’événement auquel nous sommes tous plus ou moins susceptibles de céder : par exemple au moment de l’affaire DSK comment ne pas soupçonner une machination politique à l’encontre de l’homme politique ? Enfin un conspirationnisme systémique, qui est celui qui nous intéresse principalement, puisqu’il consiste à aborder tous les événements de l’actualité sous le prisme du complot comme on a pu le voir de manière en quelque sorte paradigmatique à l’occasion des attentats du 11 septembre 2001. Le complot devient ici une grille de lecture de la vérité qui suscite un très fort degré d’adhésion qu’il sera bien difficile de défaire par l’argumentation rationnelle.
2) Ce complotisme est, selon madame Rougié, le fruit « d’invariants mentaux », qui ne dépendraient donc pas de l’âge, de notre sexe ou même de notre niveau d’éducation. Ces invariants concernent des « biais de raisonnement » qui sont particulièrement actifs pour refuser toute idée de hasard. La question « quid prodest ? » (à qui profite le crime ?) devient alors déterminante. De même, les complotistes ne cessent de confondre corrélation et fonction, lorsqu’ils ne s’en remettent pas à un simple réflexe pareidolique. Il est alors possible de mettre en évidence le paradoxe essentiel du complotisme : il ne cesse d’en appeler au doute, alors qu’il ne fait que travailler à construire une conviction dogmatique qui refuse de chercher à s’infirmer. Le plus souvent c’est au prix du sophisme le plus vulgaire : « Le complot existe, puisque vous ne pouvez pas prouver qu’il n’existe pas “. (Il est vrai que j’attends depuis mon enfance que l’on me prouve que le père Noël n’existe pas ! PL).
3) On doit alors se demander si le complotisme ne fait pas figure de « mythologie moderne ». Certes le conspirationnisme a toujours existé, mais, se demande madame Rougié, en s’appuyant en particulier sur les travaux de Pierre-André Taguieff, le recul des récits religieux dans notre modernité n’a-t-il pas suscité un besoin de réenchanter le monde afin de répondre à un profond besoin anthropologique de construire du sens ? On peut le penser, au moins à en juger par le plaisir que suscite « l’effet de dévoilement » produit par le complotisme. Mais on doit aussi insister sur la distinction sociale qu’offre celui-ci, puisqu’il permet de se sentir unique et même supérieur du fait de la possession d’un secret inaccessible aux autres. Pour terminer ce point, madame Rougié évoque naturellement l’importance que peuvent revêtir le contexte économique et social ainsi que le poids des convictions politiques.
4) Finalement, « la complosphère » se structure essentiellement par opposition aux médias dominants, en faisant valoir l’illusion d’une libre recherche de la vérité alors qu’elle ne fait que créer des ilots cognitifs où les prétendus sites de réinformation ne cessent de se citer eux-mêmes en singeant les codes du journalisme, et au bénéfice de personnalités charismatiques (Alain Soral, Dieudonné, Thierry Meyssan).
III) Amélie Rougié insiste sur la nécessité de prévenir les processus sectaires surtout lorsqu’on sait qu’il faut entre 6 à 8 ans pour en sortir une fois qu’ils sont enclenchés. C’est cependant, reconnaît-elle, difficile, car les théories du complot isolent les individus, leur proposent une lecture paranoïaque du monde, de la société, de l’école, des adultes selon laquelle ne règneraient que le mensonge et la dissimulation. Mais surtout, comme cela a déjà été souligné ces théories permettent d’inverser le sentiment de malaise, en conférant aux individus réceptifs un sentiment de supériorité ainsi qu’une distinction sociale, et exploitent les ressources victimaires qui justifieront leurs crimes. Les jeunes sont d’autant plus perméables qu’ils sont en quête de sens, attirés par l’anticonformisme et en même temps demandeurs de repères. Nous devons bien prendre conscience, insiste l’intervenante, de l’extraordinaire résistance qu’est capable de générer le complotisme auprès de jeunes qui peuvent avoir le sentiment d’avoir été trahis et qui cultivent dès lors une méfiance qui rend impossible le lien social et « le vivre ensemble ».
IV) Comment dès lors réagir ? Amélie Rougié ne peut qu’esquisser quelques pistes. Le point qui lui semble le plus important est l’écoute : éviter de commencer par répondre ou de chercher à contre argumenter, mais plutôt valoriser la quête de sens du jeune en se laissant le temps de déconstruire les bais cognitifs non pas, bien entendu, dans le souci de faire entendre une opposition qui serait stérile, mais dans celui d’éduquer à l’esprit critique. Dans ce cadre la mise en place de débats, mais plus encore d’un atelier journal peuvent être, selon Madame Rougié des initiatives intéressantes.

Pascal Levoyer

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